Groupe Études Jean-Richard Bloch

Accueil > Critiques musicales de Jean-Richard Bloch > SUR LE MANQUE D’INTÊRÊT DES JEUNES POUR LE DRAME LYRIQUE

SUR LE MANQUE D’INTÊRÊT DES JEUNES POUR LE DRAME LYRIQUE

dimanche 17 octobre 2010

Marianne, 11 Janvier 1933

L’absence de tout drame lyrique vivant est sans doute un des faits qui nous invitent le plus à la réflexion. En apparence, le public continue à se rendre à l’Opéra, à l’Opéra Comique, applaudit la Walkyrie, la Juive, Faust, Manon, Sanson et Dalila. Mais quel est ce public ? Je gage que vous n’y trouverez pas beaucoup de jeunes gens.

Ces quatorze années-ci, depuis la guerre, j’ai vécu en rapport continu avec des jeunes gens, de toutes conditions sociales, de toute culture ; j’ai entendu parmi eux, des discussions parfois passionnées naître à propos du théâtre- Pirandello, Cocteau, J-V Pellerin, Lenormand, Vildrac, Romains, Bourdet, etc... Ils discutent ou ont discuté de Copeau, des Quatre, des Quinze. Bien plus fréquemment, il faut l’avouer, j’ai entendu leurs conversations et leurs controverses s’émouvoir à propos du cinéma. Les bons films, les bons metteurs en scène, les nouveautés russes, allemandes, scandinaves, les noms de René Clair, d’Eisenstein, de Poudovkine, de Pabst, de Charlie Chaplin, de Dreyer et tant d’autres, forment les thèmes de cette immense orchestration de la pensée juvénile contemporaine.

En regard, je ne puis citer un seul souvenir de conversation avec des jeunes gens où se soit trahi le moindre intérêt vivant pour le drame lyrique. Où étaient nos batailles, de la quinzième année, autour de Wagner, celles de la vingtième pour Pelléas ? Je n’ai jamais entendu un jeune homme ou une jeun fille dire : « je vais à l’Opéra, je vais à l’Opéra Comique ».

D’où vient cela ? Je crois que le drame lyrique n’est pas à la température de l’époque. Darius Milhaud a essayé de l’y mettre, avec « Le Bœuf sur le Toit » puis avec « Maximilien ». Trop de mondanité, peut-être, un air de dandysme, l’absence d’un sentiment humain véritable ont fait échouer ces tentatives.

Pourtant la jeunesse est en attente de musique et de drame musical. Dès qu’on lui offre quelque chose qui paraît y conduire, elle s’y précipite. Elle l’a montré, par son empressement pour le roi David, pour les Choéphores, et, d’autre part, pour les ballets.

En fait, le ballet et l’Oratorio ont bénéficié de la vacance du théâtre musical. « Pétrouchka », « Noces », « La Création du Monde » ont, avec les poèmes musicaux d’Honegger, occupé la place tenue naguère dans notre jeunesse, par les drames de Wagner et de Debussy.

Mais voici l’Opéra de Quat’Sous, et tout le monde a subitement l’impression qu’il y a quelque chose de changé ! La vigoureuse partition de Kurt Weill, sur les textes sobres et rudes de Bert Brecht, a donné, à nos cadets, le premier choc musical dramatique du XXè siècle. (car les siècles commencent toujours, notez-le bien, quelques années après l’apparition du millésime 1515, 1610, 1715, 1815, 1914...)

Cette partition fera date. J’en émettais déjà l’hypothèse, ici même, l’autre jour, à propos d’une très bonne édition de « La fiancée du pirate » et de « La chanson de Barbara », par Lyse Gauty (Columbia). Mais voici mieux : j‘assistais, l‘autre soir à la présentation, salle Gaveau, de deux petits opéras du même Kurt Weill sur des livrets du même Bert Brecht : « Mahagonny »et « der Jasager »-----------.Le public délirait. J’étais frappé, en les entendant, de quelque chose que je n’ai pas la place de vous dire, cette semaine, mais que je vous dirai dans huit jours.

En attendant, et pour vous aider à me deviner, mettez sur votre phono, avec des aiguilles sourdines, les deux disques étonnants que « Polydor » vient de consacrer aux chansons Madecasses, de Ravel, avec le concours de Madeleine Grey. Car c’est à leur propos que je viens de me livrer à la digression qui m’entraînait sur le domaine musical de Guy de Pourtalès.

En fait, je demeurais bien sans en avoir l’air dans l’actualité phonographique. En écoutant ---------« Les chansons Madecasses » et « La Fiancée du Pirate », vous saurez sûrement où je veux en venir.