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Comparaison entre deux interprétations d’une même œuvre

dimanche 17 octobre 2010

Marianne, 15 mars 1933

Une fois de plus, le hasard réunit, pour notre édification, deux interprétations différentes d’un même morceau.
Il s’agit, cette fois, du « Scherzo en mi mineur, opus 16 N°2, de Mendelssohn. Chez « Polydor »(90173), Braïlowsky ; chez « Ultraphone »(LP.766), un monsieur.

Pauvre Monsieur

D’un côté un professeur, de l’autre un pianiste. Ici, un monsieur qui joue du piano. Là, un musicien. Ici, des grâces de virtuose, des effleurements, un clavier qui, sous des doigts prestes, fait »prout bim tiouc » ; là, un drame humain.

Une fois de plus, Alexandre Braïlowsky nous conquiert, d’emblée. Cette attaque brusque, par la même note triplée, qui ouvre le scherzo, écoutez-la, chez Braîlowsky et chez le monsieur.
Chez le monsieur, elle dit « Bébé, petit coquin ! » Chez Braïlowsky, c’est le destin qui s’annonce. Et, par moments, dans le morceau, le pianiste arrive nous faire croire que Mendelssohn est Chopin.

A le comparer avec Braïlowsky, je ne connais guère, chez les jeunes musiciens, que Daniel Lazarus, pour nous donner des joies aussi puissantes. Daniel Lazarus fait en ce moment, je crois, les belles heures de Cannes. Quand fera-t-il celles de Paris ? Quand un éditeur de disques aura-t-il l’heureuse idée de lui demander un enregistrement de Bach,-ce Bach qu’il joue comme un Dieu. ? Ou de cette magnifique Fugue, de Mendelssohn, si peu connue, qu’il joua, certain soir, sur le méchant piano droit d’un salon de provinciaux, et qui les laissa tout pantelants ?

Sur le même disque que ce scherzo, Braïlowsky a enregistré « Songes troubles » de Schumann.

* * *

Les enregistrements de toute beauté abondent, ces semaines-ci, au point qu’il n’est guère possible de leur consacrer mieux que quelques lignes.
Tenez pour un disque de premier ordre « Le concerto brandebourgeois N°3 en sol, pour cordes seulement, de Bach (Columbia, LFN 286), joué par le British Symphony Orchestra, sous la direction de Sir Henry J.Wood (Et n’oubliez pas de prêter l’oreille, avec émerveillement, à l’unique petite phrase lente de deux notes, qui vient s’insérer, comme un jour, entre le premier et le deuxième temps, également cyclopéens.

Chez « Ultraphone »(EP. 782), une très bonne exécution de « l’Ouverture de Rienzi, » de Wagner, par la Philarmonique de Berlin (Meyrowitz. « Rienzi » n’est qu’un tâtonnement, un balbutiement de Titan. Mais fût-ce, dans le convenu, l’artificiel, le démodé du genre Grand Opéra, qu Wagner cultivait encore dans ce temps là, le génie s’annonce, il fuse de toutes parts...

« Columbia » n’avait, dans ses catalogues, qu’une ancienne version, terne e lourde, de l’ « Ouverture de Tannhäuser » gâtée, au surplus, par un enregistrement à 80 tours, mal indiqué sur l’étiquette des disques. La même maison, le même Mengelbergeg, avec le même orchestre du Concertgebow, d’Amsterdam, viennent de prendre une revanche éclatante. Eclatante est le mot. Exécution magistrale, hardie, nette, bien sonnante, bien expliquée, olympienne et dyonisienne à la fois. Nietzsche serait content !

Rien ne ressemble davantage à un portail de cahédrale que cette Ouverture, avec ses vagues croulantes de démons et de suppliciés, surmontées de la chorale des anges et des saints. Quel prélude à « Notre-Dame de Paris !

Jean Richard BLOCH