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À propos des aiguilles de phono

vendredi 15 octobre 2010

Marianne, 14 Décembre 1932

C’est avec une espèce d’enthousiasme phonique (philophonographique), que je relève, dans le dernier catalogue de « Polydor », la mention suivante :

« A la demande de l’auteur, il est recommandé de jouer ces disques avec une aiguille piano. »

L’auteur est Maurice Ravel. Les disques en question n’importent pas aujourd’hui ; je vous en parlerai quand je les aurai reçus. Ce qui importe, c’est le coup de semonce.

Enfin !...Enfin, un auteur assez amoureux du phonographe, un musicien assez musicien pour rappeler l’auditeur moyen à la raison. Et la raison est de jouer la plupart des disques avec des aiguilles douces ou faibles.

Ne nous lassons pas de donner aux phonographistes le même conseil que les automobilistes s’entendent prodiguer par les garagistes et les vendeurs intelligents.

« Restez toujours en dessous de la puissance de votre moteur...Ne lui demandez son maximum qu’occasionnellement et dans des cas bien déterminés...Restez toujours en dessous des possibilités du diaphragme de votre phono ! »

J’enrage quand j’entends les vendeuses ordinaires faire tourner les disques, devant le client, avec des aiguilles fortes. Ce n’est pas seulement la gomme laque qu’elles brutalisent ainsi, mais surtout, elles brutalisent le son et par suite, le plaisir que vous en attendez.
Un ami m’a confié que ses disques de Chaliapine étaien morts, au bout d’un mois. J’en sais, au contraire, qui font tourner les leurs sans dommage, ni altération du son.

Que font-ils, pou cela ? Ils « bichonnent »avant chaque audition sans craindre le ridicule. Chaque grain de poussière-qui est souvent n silex infiniment petit- fait l’office d’un soc de charrue, il laboure vos sillons. Et alors adieu, Chaliapine !

Ensuite, ils changent leur aiguille. Mais surtout, ils n’usent que d’aiguilles faibles de préférence, les sourdines, et dès que le disque le permet, l’aiguille de fibre.

Evidemment, il ne faudra plus songer à remplir ls trois salons de votre home avec le tonitruement de votre appareil. Mais, avez-vous seulement trois salons ? Si vous recherchez les effets de puissance, fabriquez-vous un pick-up. Un peu d’ingéniosité vous permettra de le monter vous-même à eu de frais.

Si vous aimez la musique et vos disques, je vais vous donner un conseil. Faites tourner avec une aiguille douce, très fine, et asseyez-vous, l’oreille au niveau des volets ouverts de votre appareil. Tout une profondeur sonore, nouvelle et inattendue, se révèlera à vous. L’orchestre, l’instrument ou la voix, vous parleront dans une sorte de confidence personnelle, qui n’exclut ni l’ampleur ni l’atmosphère. Dans un enregistrement symphonique, vous distinguerez les instruments secondaires que les bruits parasitaires, inhérents au phonographe, même le meilleur, recouvrent trop souvent.

Et si vous aimez le jazz, vous vous apercevrez que la sourdine lui confère une poésie, un mystère, une angoisse, que l’aiguille forte ou même moyenne écrase totalement.

Les conseils ci-dessus veulent être intelligemment suivis. Ainsi l’orgue, au contraire du jazz, veut une aiguille extra forte (la boîte bleue de « Gramophone »), sans quoi elle ne donne plus que de l’accordéon ou de l’harmonium. Le piano non plus ne supporte pas l’aiguille de fibre, qui le tire vers les sonorités du clavecin. Il demande souvent une aiguille moyenne. Le clavecin ne donne son maximum qu’avec l’aiguille de bois.

Et puis, il y a les disques sourds ; d’autres sonores. A vous de varier votre instrument en conséquence.

Mais quand vous aurez commencé à apprendre ce jeu, vous vous y passionnerez, vous mépriserez à votre tour le philistin ignorant de ces aimables plaisirs. Et qu’est-ce donc qui donne du sens à la vie, sinon les honnêtes raffinements de cette espèce ?

Jean Richard Bloch