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Du domaine de la musique pure à celui de la poésie chantée

jeudi 14 octobre 2010

Marianne, 18 janvier 1933

Je disais, la semaine dernière, que le drame lyrique de notre âge n’existait pas encore. Depuis la guerre, hors le Ballet et le Poème symphonique (Strawinsky, Milhaud, Honegger), Kurt Weill, l’auteur de la partition de l’Opéra de Quat’Sous, de Mahagonny et du Jasager, est peut-être le premier et le seul qui ait apporté au théâtre musical un son nouveau, et préparé le drame lyrique du vingtième siècle.

Il y a trente ans, Debussy affranchissait la musique de l’écrasante hégémonie du lied romantique. Si heureux qu’il fût, le lied romantique allemand était surtout musique, et occasion de musique. Avec Beethoven, Schubert, Schumann, Hugo Wolff, Liszt, cette musique fut de la plus haute qualité, de l’espèce la lus enivrante et magnifique. Tout cet art devait aboutir Wagner, puis à Richard Strauss, c’est-à-dire à une sorcellerie musicale où la voix était obligée à une merveilleuse mais épuisante gymnastique, pour exprimer, dans toute son intensité, la puissance de l’incantation sonore.

Debussy paraît et, tout à coup, le tableau change. Pour vous en rendre compte, faites tourner es deux beaux disques « Gramophone » où la scène d’amour de Tristan et Yseult est enregistrée par Melchior et Frida Leider : puis écoutez sans transition de Pélleas édités par « Polydor », avec le bon ténor Gaudin ; prenez ensuite, chez « Columbia » l série des enregistrements (de qualité matérielle par malheur inégale), où Claire Croiza a consigné, pour notre bonheur, un peu de sa science et de son art admirables. Vous vous apercevrez que vous êtes passés d’un domaine dans un autre.

Vous êtes passés du domaine de la musique presque pure au domaine de la poésie chantée. Vous êtes passés d’un art où la beauté du son régnait en maîtresse unique à un art où la « parole dite » acquiert autant d’importance que la note : d’un art où la technique du chant était seule considérée à un art où l’intelligence du discours lui fait équilibre. Dès que vous entendez une mélodie de Debussy ou une page de Pélléas (les disques mentionnés plus haut), vus sentez que le musicien a eu pour premier objectif de servir le poète, et de « modeler la phrase musicale sur la modulation exacte de la phrase parlée ». La révolution fit scandale. L’abonné de l’Opéra Comique habitué au « Bel canto » et même à « Carmen », (de qualité plus noble, pourtant que « Werther ») se hérissa et siffla.

L’essentiel de l’enseignement de Claire Croiza tel qu’il transparaît dans ses enregistrements traduit les leçons qu’elle a puisées dans l’art de Debussy. Pour elle, comme pour celui qu’elle servent d’incomparable façon, le premier devoir du chanteur est d’étudier le « texte du poème ». L’intelligence de la musque naîtra de l’intelligence de la parole, si la musique est vraiment ce qu’elle doit être, dans l’esprit de Debussy et de tous eux qui s’inspirent de lui-c’est-à-dire la servante ailée mais fidèle, du poète.

Prenez encore, à titre d’exemple, le disque « Polydor » N° 561077, le second de ceux que cette maison vient de consacrer aux « Chansons Madécasses », de Ravel, faites tourner Aoua et Repos. Vous sentirez à quel point la musique s’est émancipée du romantisme, du grand air, de la vocalise (j’avoue pourtant que l’interprète de Ravel, Mad Grey, est encore trop cantatrice pour mon goût, pas assez « diseuse »).

Or, il est sur un autre plan, une autre fore d’art, qui lui ne vit que de diction et de parole chantée. C’est le café-concert (N’oublions pas l’importance -si grande en Allemagne-d’Yvette Guilbert) Kurt Weill a brassé tous ces éléments des plus esthétiques aux plus populaires des plus raffinés aux plus vulgaires. Et maintenant, écoutez avec Lys Gauty, une « diseuse » de bonne classe, « La fiancée du pirate » et la « Chanson de Barbara » de l’Opéra de Quat’Sous (Columbia) , vous comprendrez à la fois l’originalité profonde et les racines historiques du nouveau musicien.

Et quand demain, on nous donnera les enregistrements de Mahagonny du même Kurt Weill, ne manquez pas de vous les procurer.