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Le chant : avis laudatifs sur Claire Croiza, sur Chaliapine...

dimanche 17 octobre 2010

Marianne, 8 Mars 1933

« Une erreur de mise en page a fait que plusieurs lignes de cette chronique se sont trouvées insérées, par mégarde, dans la chronique du dernier numéro. Nous n’osons nous en excuser auprès des lecteurs, qui auront certainement grand plaisir à les relire. »

Si vous voulez vous procurer un plaisir de qualité rare, écoutez le petit disque « Columbia »(LF, 61) où Claire Croiza chante (comme elle sait le faire) une vieille chanson, « l’amour de----- », harmonisée par J. Tiersot-et une mélodie de E. Vuillermoz, « Jardin d’amour ». On sait qu’il est arrivé plus d’une fois à l’admirable cantatrice d’être desservie par des enregistrements inégaux. Applaudissons ici des deux mains. L’ingénieur du son est enfin à la hauteur de l’artiste. Il semble qu’on l’ait, vivante : on voit son doux et beau sourire. Aucun trouble d’inscription n’altère la pureté aérienne de la voix. Tous les effets de perspective et de profondeur sont respectés. Ecoutez ce disque, écoutez-le sans vous lasser...

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M. Vanni Marcou chante pour « Gramophone »(DB4821), le « Tilleul et le myosotis », de Schubert, avec une sagesse et une application exemplaires...

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Mais voici Chaliapine, soutenu, cette fois, par les chœurs de l’église Métropolitaine russe de Paris. Déjà, pendant l’été 1931, un disque « Gramophone », d’un prix modique, nous avait fait connaître ces chœurs dans certains chants du rituel orthodoxe, dont l’un était du à ce grand musicien que fut Arkhangelsky. Nous avions été transportés d’admiration. Cette majesté, ces profondeurs sauvages, ces accents terribles, ces cris, ces douceurs ! Et ces voix !

Aujourd’hui, les mêmes chœurs, avec la même perfection vocale, font entendre un merveilleux « credo », d’Arkhangelsky, et une « Litanie de supplication » de Gretchaninoff. Cette fois, c’est Chaliapine qui a pris le rôle du récitant. Je vous laisse à deviner le résultat(« Gramophone », DB 1701) !

Mais voici une rencontre singulière, dont nous ne saurions trop nous féliciter. En même temps que « Gramophone » publiait ce disque dont je viens de vous parler, « Columbia »(DFX 131) éditait un fort bel enregistrement du aux « Chœurs des cosaques du Don » de Serge Jaroff. Vous savez combien les enregistrements de ces chœurs sont nombreux et inégaux. En voici un que vous pouvez vous procurer sans hésitation : un des meilleurs qui soient.

Mais où la coïncidence devient piquante, c’est que, l’une des faces du disque nous donne, sous le titre « Antienne », la même « Litanie et supplication », de Gretchaninoff, dont je viens de signaler l’enregistrement par Chaliapine et les Chœurs de l’église métropolitaine russe de Paris. Rien de plus instructif que la comparaison des deux versions ! D’un côté, avec Chaliapine, la première place est réservée à la voix du soliste ; les chœurs forment toile de fond ; ils accompagnent, ils soutiennent la clameur du grand artiste par une sorte de murmure et de bourdonnement tragiques, d’un effet irrésistible. Dans l’exécution de Serge Jaroff, non seulement le récitant est un ténor, et no plus un baryton, mais les chœurs « viennent devant ». La voix du soliste ne s’isole plus ; elle reste toute mêlée à eux, comme un chêne plus élevé au milieu d’une futaie. La méthode, la technique, sont à ce point différentes qu’on hésite d’abord à reconnaître le même morceau.

Je vous engage d’autant plus à faire la comparaison, que ces deux versons sont, par là, loin de se doubler : elles se complètent. Au surplus, cette « Antienne » est accompagnée, dans le disque « Columbia », par un air de Paschenko, « Dans la forêt », d’une poésie et d’une perfection vocale incomparables.
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Un conseil : tous ces disques de chant avec l’aiguille sourdine (« Gramophone », la boîte verte)

Jean Richard BLOCH