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LES FRANÇAIS AIMENT LES RÉCOMPENSES...

jeudi 14 octobre 2010

Marianne, 26 avril 1933

Notre confrère « Candide » nous avait courtoisement conviés, l’autre jour, à la distribution des prix du disque. Cette cérémonie annuelle commence à revêtir une certaine solennité. Le public, les éditeurs et les revendeurs y attachent une importance qui va croissant. Nous nous en félicitons.

En principe, nous n’avons guère de tendresse pour la mode des prix artistiques. Ce goût des distinctions scolaires est un des défauts majeurs du Français, et ressemble fort à son penchant naïf et puéril pour les décorations. Il semble que nos compatriotes se considèrent, toute leur vie comme des potaches, cultivent religieusement « l’idéal du bon élève » et qu’ils regardent l’existence comme un perpétuel concours d’excellence. C’est à qui sera le « premier ». Quand le bambin rentre du collège avec une simple place de second, peu s’en faut que le père ne voie compromis l’avenir de sa géniture. On a vu des enfants se suicider pour ne pas avouer à leur famille la honte de n’être pas dans les dix premiers.

Les Prix littéraires ont ancré le crédule public d’après-guerre, inculte et jobard, dans cette illusion que les meilleurs livres de l’année peuvent se déceler par le vote d’un jury de pontifes. Des expériences saumâtres, des fours répétés, n’ont pas pu encore le convaincre de la sottise de cette conception. L’institution séculaire des Prix de Rome musicaux et artistiques l’encouragerait encore à cette aveugle confiance.

Toute l’histoire littéraire et artistique, comme toute l’expérience de la vie, démontrent que ce n’est pas le « premier de la classe » qui fait plus tard « le meilleur homme ». Le fort en thème produit souvent un fruit sec. De Cormon et de Cézanne, ce n’est pas Cézanne qui a eu le prix de Rome. Flaubert n’a jamais été de l’Académie, et « Madame Bovary » a été condamnée en cour d’assises.

* * *

Toutefois, le cas du disque n’est pas à comparer. Il ne s’agit pas (du moins, pas encore) d’un classement entre œuvres originales et inédites : il s’agit de couronner les excellentes exécutions, les reproductions les plus accomplies. L’analogie doit plutôt se chercher avec les prix du Conservatoire de Musique, où le jury décide, chaque année, du meilleur trombone, du meilleur graveur, du meilleur ténor de la promotion.

Pour un art neuf, comme la reproduction phonographique, une sanction de ce genre a une utilité qu’on ne peut contester. Elle oriente l’acheteur dans ses recherches, le vendeur dans ses offres. Elle constitue un moyen remarquable de lutte contre l’encanaillement du goût, la paresse de l’opinion, l’ignorance des détaillants, le penchant général vers la facilité. En provoquant un afflux de vente vers certains disques de qualité, elle encourage les éditeurs à des efforts actifs et généreux. Elle fournit une preuve que l’art peut payer, que le désintéressement est souvent un bon placement, et que la marchandise loyale prime le second choix.

Voici le palmarès de cette année. Nous le commenterons la semaine prochaine. Mais, dès à présent, le lecteur de « Marianne » y reconnaîtra au passage maint enregistrement signalé par nous et tiré hors de pair dans nos chroniques.

ORCHESTRE
a) Musique symphonique :
« Aucun prix n’a été décerné »
b) Suite d’orchestre :
« Ballet d’Isoline » (Messager), dirigé par M. Ruhlman (« Pathé")
MUSIQUE DE CHAMBRE
« aucun prix n’a été décerné »
 
INSTRUMENTS ET ORCHESTRE
a) Musique classique :
« Concerto en ré mineur » (J-S BACH), par MM.Enesco et Menuhin direction : M. Pierre Monteux (Gramophone)
b) Musique moderne :
« Concerto pour piano et orchestre » (Ravel), par Mme Marguerite Long, direction de l’auteur (« Columbia")
CHANT
DICTION ET THEATRE
PHONOGRAPHIQUE
 
a) « Othello » « air du saule »,
par Mme Martinelli (Polydor).
b) « L’enfance du Christ »,
par M. jean Planel (« Pathé »)
a) Tragédie classique :
« Andromaque »,
par Mme Bartet (« Gramophone »)
c) Comédie :
« Marius », par MM.Raimu, Charpin,
Fresnay, Vattier (Columbia)
 
CHANSONS
a) « Couchés dans le foin » (Mireille et Jean Franc-Nohain)
par MM. Pills et Tabet (Columbia)
b) « Mon amant ce sera toi »(Victor Alix), par Mlle Brédy(Parlophone)*
c) « La fiancée du Pirate » (Kurt Weill), par Mlle Lys Gauty (Columbia)
 
MENTIONS D’HONNEUR
 
1) Orchestre symphonique
a) « Le martyre de Saint Sébastien »
dirigé par M.Piero COPPOLA
(« Gramophone »)
 
b) « Shylock » (Fauré), dirigé par
M.Piero COPPOLA (Gramophone)
 
c) « Troisième Symphonie » (A.Roussel),
dirigée par M.Wolf (Polydor)
 
2) Instruments et orchestre :
« Symphonie espagnole », soliste M. Merckel,
direction : M.Piero COPPOLA
 
3) Ensembles instrumentaux :
a) « L’histoire du Soldat (Strawinsky),
direction de l’auteur (« Columbia »)
b) « La création du Monde » (Darius Milhaud),
direction de l’auteur (« Columbia »)
 
4) Cirque :
« Grock »(version abrégée) (« Odéon »)
 
Jean Richard BLOCH