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Jean Albertini, sur la correspondance de Roger Martin-du-Gard et Jean-Richard Bloch

lundi 27 avril 2009, par Jean Albertini

Texte publié dans Jean-Richard Bloch, Debrecen, Studia Romanica, Series Litteraria, Fasc. X. 1984, p. 5-22 ; réédité en accord avec la fille de l’auteur, Claudia Mollier-Sabet, à qui j’adresse ici mes plus vifs remerciements. Quant aux notes inédites de Roger Martin du Gard, Jean Albertini les a annexées à son article, avec l’autorisation de Daniel de Coppet et la famille Bloch (voir ci-dessous, p. 17, note 36). La mise en page originale n’a pas été maintenue, mais on renvoie aux numéros de pages dans le corps du texte. Note du rédacteur, 2009.

Jean Albertini

Sur la correspondance de Roger Martin du Gard et Jean-Richard Bloch et un inédit de Roger Martin du Gard

Ek tôn diapherontôn kallistên harmonian.

(A partir des différences, la plus belle harmonie ...)

Héraclite

La correspondance entre Roger Martin du Gard et Jean-Richard Bloch (1) s’étend de 1909 à 1946, soit trente-sept années, et seule, la mort de J.R.B. l’a interrompue, en même temps que leur amitié, qui datait de 1902-1903. « Le 15 octobre 1957, dix mois avant sa mort », dit Marguerite J.R.B., dans la présentation qui précède la publication des premières lettres échangées, R.M.G. lui proposa dans une lettre très chaleureuse, de lui confier les « lettres de Jean », pour les « intercaler, à leur date, dans les lettres qu’ [elle a] de [lui] » et en disposer « comme et quand bon lui semblerait ». Grâce à l’hospitalité d’Europe, que dirigeait alors Pierre Abraham, frère cadet de Jean-Richard et ami aussi de R.M.G. (2), ce document a pu être livré au public entre septembre 1963 et mars-avril 1965, sur douze livraisons de la revue, du n° 413 au n° 431-32. Ce morcellement a gêné son retentissement, sans doute, et le gênera de plus en plus, à mesure que les années passeront, que les collections de la revue se disperseront. Mais au train où allaient déjà alors et où vont de plus en plus les choses de l’édition en France, comment ne pas se féliciter tout de même de l’initiative de Marguerite J.R.B. et de Pierre Abraham ? Car maintenant, même cette parution morcelée ne serait plus possible. Avec les volumes de la correspondance Gide-R.M.G. et Jacques Copeau-R.M.G., cette publication constitue le troisième ensemble à peu près complet (3) où il soit permis au lecteur d’avoir sous les yeux en même temps les messages des deux amis. J.R.B. tenait beaucoup, si l’on venait à publier ses (p. 5 ? p.6) lettres, à ce qu’elles ne le soient pas sans « celles qui les [avaient] provoquées ou y [avaient] répondu. Une correspondance est une conversation ; il est inadmissible qu’on joue, en la lisant, aux propos interrompus ». C’est ce qu’il écrivait en 1916 à son épouse avant de monter en ligne dans le secteur de Verdun, épisode dont il réchappa de justesse. Et l’on peut penser que c’était aussi la pensée de R.M.G., lorsqu’il confiait les lettres de Jean à Marguerite J.R.B.

Cette correspondance a été très utile aux chercheurs, aussi bien pour la connaissance de la vie et de l’œuvre de J.R.B. (4) que de celle de R.M.G. Mais elle est loin d’avoir épuisé encore toute la richesse de documentation qu’elle peut fournir à la recherche, et elle constitue, par elle-même, un si beau document humain qu’il vaut la peine d’essayer de la présenter pour elle-même aux esprits curieux de culture et d’humanité.

Elle comporte en tout 213 messages, parmi lesquels 208 seulement sont publiés. 120 sont de R.M.G., 88 de J.R.B. Cinq lettres de Jean-Richard se trouvent encore dans le fonds R.M.G. à la Bibliothèque Nationale et n’étaient pas accessibles au moment de la publication : une, la première de l’échange, en 1909, une d’avril 1913, et trois de l’hiver et du printemps 1927. Un document important lié à cette correspondance est resté inédit aussi : c’est la note jointe par R.M.G. à sa lettre du 19 juin 1929 où, reprenant des passages de la lettre de J.R.B. du 16 juin 29, il y répondait par des commentaires et de nouvelles questions qui jettent une lumière décisive sur la « crise » de la genèse de la suite des Thibault, après La Mort du Père, de 1929 à 1933. C’est ce document que nous sommes en mesure de publier en annexe à cet article.

Ce qui frappe d’emblée le lecteur lorsqu’il a terminé la lecture de ce long dialogue épistolaire, c’est l’originalité de la relation amicale entre les deux écrivains. « On s’écrit peu, on ne se voit jamais, mais on se sait amis. J’y pense chaque fois que je te lis », écrivait R.M.G. à J.R.B., le 8 avril 1935 (5). En effet, rien de commun entre leur amitié et celle de R.M.G. avec les gens de la N.R.F. : Gide, Copeau, Schlumberger. Je ne dis pas qu’elle est plus importante, je dis qu’elle est très différente. Tout d’abord, elle a été scellée dix ans plus tôt, et dans des circonstances et lieux sans rapport avec l’activité littéraire : une chambrée de caserne à Rouen, où tous deux sont réunis par le hasard de la conscription et des particularités d’incorporation des étudiants, malgré leur différence d’âge, pendant une année au « peloton des dispensés ». C’est là aussi (p. 6 ? p. 7) que R.M.G. fait la connaissance de Marcel de Coppet, son ami et futur gendre, et de quelques autres. R.M.G. a alors 22-23 ans et J.R.B. 18-19 ans, d’où le tutoiement qui n’existe pas avec Gide et autres. Les liens entre tous ces jeunes gens sont restés solides par la suite, mais c’est entre J.R.B. et R.M.G. que les échanges intellectuels et affectifs ont été les plus denses, malgré et sans doute à cause des grandes différences de personnalités.

« On se voit peu... ». En effet, la correspondance ne permet pas de déceler, en trente-sept années, plus de quatre entrevues sûres entre eux, dont voici les dates : 6 février 1913, 20 février 1927, avril 1929, fin juin 1929. Il faut y ajouter des rencontres probables en janvier 1911 et sans doute plusieurs fin mai 1913, novembre 1923 et en 1921, année pendant laquelle aucune lettre ne fut échangée, lors des passages de R.M.G. à Paris, durant les mois d’hiver, entre deux périodes de retraite laborieuse à Clermont de l’Oise. Les deux amis se sont vus de loin aussi, le 9 janvier 1927, à une conférence de la fille de Léon Tolstoï, Tatiana. Ils ont pu parler quelques heures en 1946, au témoignage de Marguerite Bloch. On voit que c’est vraiment peu, et notamment il est sûr que de 1929 à 1946, soit dix-sept ans sur les trente-sept, ils ne se sont pas rencontrés.

En 1909, la reprise de contact permanent s’est produite entre eux après un intervalle de six ans pendant lequel on ne sait rien de leurs relations, mais qui a été, pour les deux, occupé par la poursuite, après l’armée, de rudes études, l’école des Chartes pour l’un (diplôme fin 1906), et pour l’autre, l’agrégation d’histoire et géographie (1907), le mariage (respectivement 19 février 1906 et août 1907, la naissance de leur premier enfant (22 juillet 1907 et 20 août 1909) qui devait rester unique pour R.M.G., les premiers essais littéraires, et, pour J.R.B., les premiers postes de professeur. Cette reprise de relations suivies se fait à partir de la lecture par J.R.B., à qui R.M.G. en avait sans doute envoyé un exemplaire, de Devenir ! publié à compte d’auteur chez Ollendorff, et de l’envoi, en retour, un an plus tard, à R.M.G., des premiers numéros de l’Effort par J.R.B.

Si l’on essaie de mesurer la densité formelle de l’échange à partir du nombre des messages, on s’aperçoit que, de 1909 au 2 août 1914, on en compte 65, douze pendant la première guerre mondiale, 116 de 1919 à 1933, et seulement dix-huit de 1934 à 1947, avec une interruption totale, et pour cause, de 1941 à 1944, mais aussi en 1938-39, et un seul message de J.R.B. (sur une carte interzone), en 1940, le 1er décembre.

Quant à sa densité de communication, du fait même des caractéristiques de l’échange, elle est extrêmement riche, tellement qu’il est difficile de l’analyser en termes exclusivement intellectuels : car c’est l’amitié – une amitié profonde, et dans laquelle ne vient interférer, pour la parasiter, aucun élément d’intérêt matériel, de rivalité littéraire, de passion idéologique ou affective – qui lui donne sa vibration vivante. L’estime réciproque et l’enrichissement par les (p. 7 ? p. 8) différences s’approfondit entre eux au fil des ans, sauf peut-être dans la toute dernière période, nous y reviendrons.

Pour tenter de rendre compte de manière organisée des éléments de cet échange, nous les classerons sous trois rubriques : celle des services mutuels ou rendus à des tiers, celle des renseignements biographiques, affectifs et psychologiques donnés à l’ami, celle des informations concernant la genèse des œuvres, ce qu’on pourrait appeler leur conscience créatrice, l’influence qu’ils ont pu avoir l’un sur l’autre et les domaines très précis dans lesquels elle a pu s’exercer.

* * *

La première rubrique de notre analyse sera brève, et pour cause : R.M.G. et J.R.B. n’ont rien à se demander pour eux-mêmes, sinon des renseignements techniques, parfois, sur l’édition, par exemple, mais il faut noter cependant qu’ils s’écrivent parfois au sujet de services à rendre à des tiers. Ainsi, R.M.G. recommande-t-il, en 1913, Ferdinand Verdier (6) à J.R.B., pour qu’il parle de lui dans L’Effort, et à sa mort, en avril 1931, c’est J.R.B. qui anime l’organisation d’un « groupement d’amis » pour venir en aide de manière permanente à sa veuve et à ses enfants, pour une somme de six à huit mille francs par an : R.M.G., pour sa part, immobilisé par sa convalescence à Sauveterre, à la suite du terrible accident d’automobile où ils ont failli, son épouse et lui, laisser la vie, le 1er janvier 1931, s’y engage pour 1.000 F par an, ce qui ne manque pas de générosité, en l’état déjà amenuisé de ses revenus. On pourrait aussi noter diverses interventions de R.M.G. auprès de J.R.B., en sa qualité d’éditeur, puisqu’il est directeur de la collection littéraire chez Rieder, en faveur d’écrivains que l’on pourrait appeler de la littérature de témoignage populaire, tels que Joseph Voisin (lettre du 2 octobre 1933) (7). De même, il prie J.R.B. de transmettre à la direction d’Europe sa désapprobation de ce qu’il considère comme une mesquinerie à l’égard de Gide, dans le numéro du soixantième anniversaire de R. Rolland. A propos de ce dernier, il faut noter aussi la belle lettre de R.M.G., du 2 mai 1912, où, développant à son ami les raisons pour lesquelles il ne se sent pas en mesure de prendre part à un cahier de l’Effort consacré à Rolland, il lui (p. 8 ? p. 9) expose – et c’est le texte où il l’exprime le mieux, à ma connaissance –- ce qu’il doit à l’auteur du Buisson ardent. (8)

Les renseignements biographiques sont assez nombreux, dans cette correspondance, mais on peut les trouver aussi ailleurs. Ce qui est plus rare et précieux, sans doute, c’est la manière dont, en véritables amis, J.R.B. et R.M.G. se font part mutuellement de leur humeur, de leurs problèmes personnels, de leur tonus ou de leur difficulté à créer. Ces notations sont légion. Sont-elles absolument sincères ? La question, sur ce point, est toujours la même. L’image que l’on donne, parfois même de manière à demi-consciente et volontaire, de soi-même à autrui est toujours une représentation. Elle vaut, dans le cas précis, par l’absence de tout motif d’insincérité entre eux. Bien entendu, cette sincérité ne va pas jusqu’à la confidence éventuelle : on peut penser que ni l’un ni l’autre n’avait rien à cacher à l’ami, mais on ne peut en être certain.

Leurs destinées, certes, ont été assez différentes : entrés tous deux dans la vie avec une situation de fortune assez confortable pour pouvoir penser se consacrer exclusivement à leur œuvre, la guerre a beaucoup plus durement touché, dans sa chair, J.R.B. que R.M.G. Le fait qu’il y ait quatre enfants d’un côté (et même cinq, pendant une courte période), et une fille seulement de l’autre, a contribué à accentuer aussi la différence, de même que la nature différente des placements en capital qui constituaient le fondement des deux patrimoines. Si R.M.G. a connu une période difficile dans la première partie des années 30, après son accident, et à la suite de la crise économique, puisque jusqu’au prix Nobel, fin 1937, il n’a dû qu’à la confiance et à la générosité de Gaston Gallimard de pouvoir continuer son œuvre sans être contraint de se livrer à une occupation rémunératrice régulière, J.R.B., lui, a dû, dès 1920, accepter nombre de tâches alimentaires, de plus en plus astreignantes, jusqu’à ce que d’autres motifs – l’engagement antifasciste total – le contraignent à abandonner presque complètement, faute de temps et de disponibilité mentale et nerveuse, la production littéraire. Ces questions trouvent de multiples échos, le plus souvent diffus et épars, dans leur échange.

Pour J.R.B., notamment, ce sont des cris, souvent. On a nettement l’impression que la différence de tempérament des deux amis se traduit par une affectivité beaucoup plus inquiète, voire anxieuse, de la part de J.R.B., à l’égard de R.M.G., que l’inverse. Un mot anodin de R.M.G. peut être interprété en mauvaise part par J.R.B., et il faut ensuite que R.M.G. rassure son ami et dissipe la nuée qui s’est formée dans sa conscience sur la positivité absolue du jugement qu’il porte sur sa personne et sur son affection. (9) Pourtant R.M.G. aurait des motifs d’en vouloir à J.R.B., parfois : ainsi, en 1914, où (p. 9 ? p. 10) l’article annoncé par J.R.B. à R.M.G. sur Jean Barois, dans l’Effort libre (10), n’a jamais paru, jusqu’en juillet 1914, date de l’interruption de publication, sans que l’on parvienne même à être sûr que cet article ait jamais été écrit. On pourrait faire la même remarque, beaucoup plus tard, après la lettre de R.M.G. du 19 juin 1929, où l’auteur des Thibault, en pleine crise quant à la suite à donner à son œuvre, prie très instamment J.R.B. de lui préciser quelques points des critiques, si importantes à ses yeux pour essayer d’y voir plus clair, qu’il lui avait exprimées dans sa lettre du 14 juin. Le 17 décembre 1930, J.R.B. lui écrit : « [...] le paquet de lettres « à répondre » occupe deux grosses liasses et s’enfle chaque jour sans que j’y puisse rien. J’ai devant moi, depuis dix-huit mois, un questionnaire que tu m’envoyais. Le soin même que je voulais apporter à te satisfaire a reculé de jour en jour, puis de semaine en mois, l’heure où je m’y mettrais. Cela s’est imbriqué avec des décisions très graves que j’ai dû prendre, un double changement de plan, matériel et [aucun mot ne colle pour le second terme], de toute ma vie. Tu vois le résultat... » (11) R.M.G. répond très gentiment sans plus parler de son questionnaire.

Pendant la guerre de 1914, les deux amis ne sont manifestement pas à l’unisson dans leur jugement sur ce qui se passe. Bien entendu, dans des échanges soumis à la censure, alors que tous deux sont sous les armes, rien ne peut être dit en clair. Mais ce qu’on sait par ailleurs montre R.M.G. beaucoup plus proche des positions de R. Rolland que J.R.B. (12) : « Il y a certainement un grand fossé entre nous : la guerre. Tant qu’elle est là, entre nous, impossible d’échanger autre chose qu’un bon geste affectueux et lointain. Fais que nous puissions nous retrouver un jour, j’espère qu’alors nous pourrons nous retrouver et nous comprendre. Je pense souvent à toi avec admiration, surprise, mélancolie, angoisse [...] », écrit R.M.G. le 28 août 1916. (13) A quoi J.R.B. répond avec une dureté de dignité blessée qu’il faudrait pouvoir mettre le lecteur en mesure d’apprécier par une très longue citation, tant le cri jaillit en un verbe d’une fulgurante beauté. Et R.M.G., avec calme, avec aussi, peut-être, le droit implicite que lui confère sa situation d’aîné de quatre ans, en pesant ses mots : « Je savais tout ça. Je ne retire ni l’admiration, ni la mélancolie. Je n’ai plus quinze ans. [ ... ] Ton attitude est légitime, elle est très belle et elle te va très bien. Je souhaite de toute ma vieille et sincère affection des temps de paix, qu’elle ne te coûte pas l’existence [...]. Je le souhaite pour ta femme et tes enfants [...], pour toute la confiance que j’ai en ton œuvre et aussi pour tes amis, dont je suis. Bonne chance, mon vieux. Et ne doute pas de mon amitié. » (14) Ensuite, l’échange s’interrompt plus (p. 10 ? p. 11) de dix-huit mois, et reprend par une carte postale de R.M.G. (16 mars 1918). Nouveau malentendu fin 1919, à propos du Dernier Empereur (15), J.R.B. ayant mal pris les remarques, tout amicales, mais sévères, de R.M.G. sur la trop grande rapidité d’écriture de l’œuvre. A nouveau, R.M.G. apaise, explique, rassure. Même situation en 1923 – les échanges restant assez rares, pendant toute cette période, même s’il faut tenir compte du fait que les deux amis se sont vus plusieurs fois, en 1921, et que R.M.G., en pleine écriture du début des Thibault s’isole le plus possible. J.R.B. prend en mauvaise part un jugement, que R.M.G. voulait cordial, sur le bulletin mensuel des Éditions Rieder L’Archer, que J.R.B. avait rédigé, sans doute, en sa qualité de directeur littéraire de ces éditions : « Je souris un peu en recevant tes félicitations pour L’Archer conçu comme symbole et expression de mon activité littéraire. Mais nous en sommes là. Mes blessures en m’obligeant à trois années de travail silencieux et inactuel, – l’évolution de tes goûts que tes lettres de 1919 proclamaient, ont creusé le fossé. J’ai assez d’estime pour toi, de confiance dans ta sincérité pour attendre avec une patience philosophique le moment où il se comblera, où, mis en face de mes derniers ouvrages, tu leur rendras ta sympathie perdue. Au reste, ma vie est de moins en moins celle d’un professionnel. Je travaille avec plus d’activité que jamais. Mais de la formule « homme de lettres », le terme homme prend une croissance infiniment plus rapide que le mot lettres. Cordialement à toi. » (16)

R.M.G. répond, toujours calme et rassurant, ne comprenant pas le malentendu : « Je ne t’ai jamais caché ce que je pensais, rends-moi cette justice. J’ai cette prétention d’être assez franc avec les amis. Mais tu as voulu voir des sous-entendus, lire entre les lignes de mes lettres, que sais-je ? Est-ce parce que je n’ai pas trouvé le D. E. au point en 1919, que tu parles si amèrement de « sympathie perdue » ? Je t’affirme que cela ne veut rien dire pour moi [...]. Il n’y a aucun « fossé » à combler. Je me sens pour toi les sentiments de toujours. Et fais-moi bien vite l’honneur de croire que si je pensais différemment, je ne protesterais pas aussi fougueusement de ma fidèle affection pour toi [...] ». Et J.R.B., apaisé : « J’avoue que j’étais en peine, – sur de fausses apparences, il faut croire. Et puisque tu le demandes, je le crois volontiers. J’ai un peu la maladie de la fidélité et la manie de la constance. Je ne te demande d’ailleurs qu’une seule chose : c’est de ne jamais oublier que tu peux compter sur moi. Connais-moi assez pour savoir le prix et le poids de cette parole. A toi. » (17)

L’on saisit assez bien dans cet échange, je crois, le mécanisme du malentendu, mécanisme en grande partie inconscient, sans doute, pour ce qui concerne J.R.B. Le sentiment obsessif qu’il doit avoir de la diminution de ses (p. 11 ? p. 12) possibilités créatrices, non point au sens de ses capacités, mais pour ce qui concerne les terribles secousses physiques et. nerveuses subies pendant la guerre et les obligations croissantes de tâches alimentaires auxquelles il est confronté, et qui jouent tellement contre son œuvre à venir, jointes aux particularités de sa nature, curieux de tout comme il l’est, d’une exigence de renouvellement esthétique presque maladive, tout cela lui fait comprendre totalement à contre-sens les deux courtes phrases de R.M.G. : « J’ai lu ton Archer dernier. Plein d’excellentes pages [...] », parce qu’il a l’obscur regret que les « excellentes pages » de ce prospectus symbolisent tant d’obstacles devant les pages qu’il voudrait écrire, alors qu’il sait son ami au calme, en pleine création (et, certes, au niveau conscient, il ne fait que s’en réjouir totalement).

Cette distorsion entre le sort « littéraire » des deux amis ne va que s’amplifier dans le quart de siècle qui leur reste à vivre en même temps : le succès des Thibault, le prix Nobel, vont asseoir définitivement la postérité de R.M.G., alors que J.R.B., de plus en plus plongé dans le siècle et ses malheurs, arc-bouté dans sa tentative d’agir pour conjurer la catastrophe, puis pour que force reste à l’homme, dans le combat contre les monstres, réalise, lui, toujours plus, volens-nolens, ce qu’il disait en 1923 à son ami, à propos des croissances respectives du terme homme et du mot lettres dans sa vie. A partir des années 30, s’instaurera de plus en plus, entre eux, mais en filigrane presque uniquement, le débat entre l’œuvre et l’action immédiate et quotidienne, ce dilemme que l’un aura tranché dans un sens et l’autre dans le sens opposé. Bien entendu, il est absurde d’imaginer une dichotomie dans l’estime que R.M.G. porte à J.R.B. Ce qu’il lui exprime, au sujet de son œuvre, de tout à fait positif (nous y reviendrons) est absolument sincère. Mais on sent qu’il a aussi une admiration presque mêlée d’envie pour l’homme J.R.B., pour ses qualités de « fonceur », d’homme d’action, en même temps que de pensée, pour la rectitude de sa vie et la conformité absolue de son action avec sa réflexion. Le jugement qu’il exprimait déjà à F. Verdier, en 1913, et dont la suite de la vie de J.R.B. n’a fait que mieux exprimer la vérité, il le lui exprime, en d’autres termes, bien entendu, jusqu’à la fin, et pour cause. On le sent presque « complexé », comme on dirait maintenant, devant la différence de leurs destins : les sympathies à gauche de R.M.G. trouvent dans la pensée de J.R.B. un aliment et une caution (beaucoup plus que dans l’action de Gide sur laquelle il paraît être toujours resté assez sceptique). Il te suivra toujours (18), mais jusqu’au bord seulement de certaines prises de parti, et dans le strict anonymat, sans que cela se traduise en action, même sous la forme d’une signature sous un manifeste (p. 12 ? p. 13) ou une protestation, – et Dieu sait si l’époque fut fertile en initiatives de ce genre – et a fortiori pendant la période de l’occupation et de la Résistance. C’est l’œuvre, et elle seule, qui témoigne et témoignera, sur le fond, dans et pour les temps futurs. (19) Je n’analyserai pas ici, puisque René Garguilo l’a déjà fait excellemment (20), le petit incident significatif de 1935 (lettre de R.M.G. du 19 janvier 1935) : rappelons simplement que R.M.G. indique, très brièvement, discrètement, et comme incidemment, à son ami qu’il a « un tout petit peu regretté la publicité qu’(il avait) donnée au conseil de l’ami communiste qui voulait faire de Jacques Thibault un militant » (fait rapporté dans un Commentaire d’Europe en novembre 34, écrit pendant son séjour en U. R. S. S.), après lui avoir indiqué qu’il n’est toujours pas totalement convaincu que la solution communiste aux maux du capitalisme est la bonne et que « l’insistance » des communistes à forcer la main des gens qui leur manifestent de la sympathie le « rétracte », « convulse automatiquement, invinciblement ». Ce message restera sans réponse, de même qu’un autre du 8 avril et il faut attendre le 30 décembre de cette année 35 pour que J.R.B. envoie un mot de vœux à son ami, qui fait allusion à l’incident : « Je n’ai pas l’impression que tu sois revenu du mouvement d’humeur – un peu sec – que t’avait causé un de mes Commentaires d’Europe écrit d’U. R. S. S. A tout hasard, sache que ma pensée te reste fidèle, mon amitié toujours aussi proche [...]. » A quoi R.M.G., selon la procédure que nous connaissons bien déjà, répond le 6 janvier de Nice : « Mais non, mon très cher ami, ne recommence pas, je t’en conjure, à refaire (au sujet de nous, de nos rapports) de la super, de l’hypersensibilité amicale !! D’abord tu exagères considérablement la teneur en âcreté du petit mouvement d’humeur que j’ai pu laisser échapper [...], ensuite, tu déménages complètement quand tu te laisses aller à penser que ce « mouvement d’humeur » pourrait avoir altéré en quoi que ce soit, même pendant une demi-journée, une vieille, paisible, enracinée amitié qui est la nôtre depuis trente et quelques années ! C’est exactement absurde et désobligeant ! [...] Tu n’en sens pas la sécurité [d’une pareille amitié]. Six mois de silence te font aussitôt demander : « sommes-nous brouillés ? » Mais non, mais non ! J’ai mille défauts et plus encore de travers ; mais je suis sûr ; et je suis fidèle. Enfonce-toi ça dans la tête une bonne fois pour toutes [...]. » (21) Enfin, l’on ne saurait en terminer sur ce point sans signaler, parce qu’elles ne concernent pas seulement la biographie de J.R.B., ni l’histoire de l’amitié de deux écrivains, mais qu’elles contiennent des informations qui concernent l’histoire elle-même, et une belle page de l’histoire de la lutte antifasciste des intellectuels français, les lettres où J.R.B., le 21 octobre 1937, le 6 décembre de la même année, (p. 13 ? p. 14) indique à son ami des faits (par ailleurs inédits) à propos de la naissance et de la vie du grand quotidien Ce Soir dont il assurait la codirection avec Aragon sur la sollicitation de ce dernier. (22)

* * *

Il n’est que temps maintenant d’aborder le second grand volet de cette étude, celui sans doute que le lecteur attend surtout : l’analyse des renseignements que nous fournit cette correspondance sur la genèse des œuvres, la critique mutuelle à laquelle ils se sont livrés et l’influence qu’ils ont pu exercer l’un sur l’autre. Ici, l’échange a été très différent de chaque côté, et il illustre peut-être mieux encore que ce qui précède comment deux natures aussi différentes pouvaient être unies d’amitié profonde et l’être du fait même de ces différences.

Comme indications que l’on ne pourrait trouver ailleurs, sur la genèse de leurs propres œuvres, venant de chacun des créateurs, je ne vois guère à signaler que les précisions fournies par J.R.B. à son ami sur une pièce à laquelle il travaille (lettre du 8 mai 1911), (23) « une aventure de phalanstère nietzschéen, en plein Pacifique » qui ne peut être que la première ébauche d’une œuvre qui ne sera représentée que plus de vingt-six ans plus tard : Naissance d’une cité.

Dans la période qui précède 1914, l’échange ne peut s’exercer que dans un sens pour la raison que, à part Devenir ! publié à compte d’auteur en 1908, rappelons-le, et dont J.R.B. ne dit rien à son ami, sinon qu’il l’a lu, et L’Une de nous en 1910, R.M.G. n’a rien mis de sa production sous les yeux de Jean-Richard avant fin avril 1913, un fragment de S’Affranchir, qui va devenir Jean Barois pour sa publication à la fin de 1913. A ce propos, il faut dire cependant que c’est dans l’Effort libre daté de mai 1913 (10ème, 11ème et 12ème cahiers) que les lecteurs ont pu prendre pour la première fois connaissance en préoriginale sous le titre Réactions, d’un « fragment de S’Affranchir », roman « épisodique » de R.M.G. « Les pages sont détachées, dit la note de présentation, du 12ème épisode intitulé "l’Age critique". » (24) Le « mot » par lequel J.R.B. a accusé réception du fragment publié dans l’Effort n’a pas été retrouvé jusqu’ici ; mais on (p. 14 ? p. 15) peut en juger par ces lignes de réponse de R.M.G. : « Je retourne ton mot en tous sens. C’est le premier témoignage extérieur, la première impression que fait, hors de moi, cet effort solitaire de trois ans ! Tu penses... » (lettre du 2 mai 1913). (25) Au-delà de l’émotion, et de la valeur affective de cet échange, on ne peut lui donner de valeur cognitive. En revanche, nombre de lettres de R.M.G., pendant cette période, sont des appréciations critiques très détaillées et approfondies d’œuvres de Jean-Richard, de toutes ses œuvres, jouée (L’Inquiète) ou publiées (ses nouvelles). Ces jugements sont sans aucune complaisance, parfois très sévères, pour l’Inquiète ou certaines nouvelles (Le Vieux des Routes, L’irruption de nouveaux dieux), mais très lucidement enthousiastes pour Comment on fait une section d’infanterie, L’Interview de Robert Dax, ou Lévy : est particulièrement remarquable la lettre de R.M.G. du 1er novembre 1911 à propos de Une section d’infanterie, où il se livre à une analyse interne de l’écriture de l’œuvre, en professionnel ; il faut lire cette lettre et la réponse de J.R.B. du 24 novembre pour mesurer à quel point les deux amis peuvent être en communication profonde sur ce qui constitue les fondements créateurs de la nouvelle. (26)

Après la guerre, R.M.G., de la même manière, réfléchira avec profondeur pour son ami sur les faiblesses du Dernier Empereur. (27) Nous avons déjà fait allusion à la partie de cet échange qui se produit en 1919, lors de la première écriture de la pièce. Curieusement, presque sept ans après, lisant la pièce remaniée dans plusieurs livraisons d’Europe, puis dans l’édition de la N.R.F., il la juge beaucoup plus positivement, (28) pour retrouver ses réticences après avoir assisté à une représentation, le 20 février 1927, et jugé qu’elle est plutôt faite pour être lue que vue. (29) A propos de Sibylla, premier volume d’un ensemble qui resta inachevé du fait des événements, et dont le caractère novateur lui fut très sensible (« il faudrait être bien partial pour résister à la joie de se sentir enveloppé de richesses, porté par un sujet si neuf, si vrai, touché par la flamme qui anime tous ces êtres que tu as vraiment créés et qui vivent pour toujours »), R. M. G. fait à son ami une série de remarques très pertinentes à propos de la manière dont, dans ce livre, il « abuse un peu de sa puissance, s’enivre un peu de sa force. [...] Le livre est conduit comme une auto de course non comme une auto de promenade et on sent la main crispée sur le volant [...] ». (30) (p. 15 ? p. 16)

Pour ...et Cie et La Nuit kurde, l’absence de toute réserve de sa part et les termes chaleureux et décisifs dans lesquels il s’exprime à propos de ces livres (31) me paraissent, à un demi-siècle et plus de distance, tout à fait conformes à leur valeur, même si la manière dont la postérité, pour l’heure, les a ratifiés (!) ne leur correspond pas, mais ce serait peut-être l’occasion de se demander précisément de quoi est faite la postérité, ce qui la constitue, par quelles instances éditoriales, critiques, universitaires, médiatiques, elle passe et de mesurer, à partir de cet exemple précis, l’influence des facteurs politiques et idéologiques sur ces instances.

Dans le sens inverse, on ne rencontre pas du tout la même attention précise et « technique », de la part de J.R.B., aux œuvres de son ami, sauf dans un cas. On a vu que, pour Jean Barois, l’arrivée de la guerre avait définitivement ruiné l’espoir d’un avis publiquement exprimé par J.R.B., sur le livre, dans l’Effort libre. A mesure que paraissent les premiers volumes des Thibault et que J.R.B. les reçoit, il en remercie R.M.G. et lui en fait compliments : il lui promet des développements plus circonstanciés, qui ne viennent pas : ainsi, le 13 mars 1924, donc après les trois premiers volumes : « Il y a longtemps que je rumine une lettre pour toi, en dépit de la résolution où je suis de ne pas te troubler de mon opinion en cours d’œuvre. Mais la lecture de tes derniers volumes a agi sur moi d’une façon que je ne voulais pas te laisser ignorer. Ce sera pour la prochaine fois, bientôt. » R.M.G. lui rappelle sa promesse le 15 juin, mais, le 17, J.R.B. lui répond : « J’aurais eu plaisir à y faire honneur (à sa promesse. J.A.), [...] plaisir de toute façon. Mais je sors à peine d’une de ces terribles épreuves physiques comme chaque année, depuis la guerre, m’en réserve une. » (32) Et rien ne suit. En 1925, même scénario : J.R.B. dit qu’il a relu Les Thibault pendant qu’il achevait la Nuit Kurde, l’été et l’automne 24 : « Aussitôt après, Paris, le pain quotidien, le formidable labeur arriéré, l’usine à manuscrits de la Place St Sulpice (33) [...]. Et pourtant que de choses j’avais, j’ai à te dire de ces beaux et forts bouquins. Ils ont remué des choses si enterrées en moi-même, une si vieille atmosphère de notre passé commun, formant entre nous, presqu’inconnue de toi et de moi, une sorte de complicité, celle de Devenir et de l’Une de nous, mais ressuscitée à l’époque de la maîtrise et de la maturité. Je dois m’arrêter (34) [...] ». En septembre 1927, R.M.G. rappelle encore à J.R.B. sa promesse, lui demandant quelles sont les « réserves graves » qu’il fait aux Thibault. A quoi J.R.B. répond qu’il ne s’agit que de « légères critiques dont une conversation fera vite le tour » (lettre du 3 octobre 1927), ajoutant qu’une de ses filles fait des Thibault son livre de chevet, avec Jean-Christophe et Tolstoï. Après la Consultation et la (p. 16 ? p. 17) Sorellina, en 1928, puis La Mort du Père, au début de 1929, toujours la même réponse : « Pardonne-moi de n’avoir pu te satisfaire encore », ce qui indique que, même lorsqu’ils se sont vus, ils n’ont pu aborder le problème. Et puis, le 14 juin 1929, une longue lettre où, reprenant tous les volumes parus jusqu’alors, il avance ce jugement : « En dépit d’un foisonnement de détails très fortement surveillé, dominé par ta vigilance, mais toujours heureux et juste, en dépit d’une construction rigoureuse, d’une probité d’art splendide, l’intérêt d’ensemble menace de faiblir. Je crois en avoir trouvé la cause. Elle réside, me semble-t-il, dans ton plan. » Et de citer, à l’appui de cette affirmation, le ralentissement de l’action, les trois derniers volumes équivalant à trois chapitres des premiers. « Ton grand navire n’avance plus qu’au ralenti. Au lieu d’étudier sa route à la jumelle, tu t’es mis à la loupe, presqu’au microscope. Et cela juste au moment [...] où nous attendions du capitaine des manœuvres promptes et des décisions audacieuses [...] ». R.M.G. répond : « Tu ne peux savoir à quel point ces pages sont venues à moi au bon moment. Une ondée bienfaisante sur un champ où la graine se séchait au soleil [...]. Toute une partie de mon malaise actuel s’oriente plus nettement grâce à toi. Je considère cette lettre comme un événement de grande importance pour moi [...]. Cette secousse violente m’est un bienfait sans prix... » Le 19 : « Depuis trois jours ta lettre ne me quitte pas. Je la sais par cœur. J’y polarise tout mon tourment actuel. Tu as mis un doigt sûr au centre du mal. Ne t’en tiens pas là [...]. » Et c’est à la suite de ces affirmations qu’il indique que sur les feuilles jointes à sa lettre, il a consigné pour J.R.B. « quelques questions et quelques réponses- pro-domo [....]. Cela t’amènera sûrement à pousser plus loin ton thermocautère (35) [...]. Nous sommes en mesure de publier en annexe de cet article, le texte des feuilles en question, que Marguerite Jean-Richard Bloch ignorait encore au moment où la correspondance fut publiée, et au moment où René Garguilo en a eu besoin, en 1967. Elle les a sans doute retrouvées plus tard et me les a communiquées avec le reste de la correspondance. (36)Nous renvoyons le lecteur, pour mesurer l’importance de l’ensemble de cette intervention critique de J.R.B. sur la genèse de L’Été 1914 et de l’Épilogue, au remarquable commentaire que René Garguilo en a donné dans sa thèse (pages 461-471). Curieusement, J.R.B., pris dans le maelström de l’activité politique, et, dès janvier 1937, par le lancement de Ce Soir, dont le premier numéro sortit le 1er mars 1937, ne pourra lire L’Été 1914 que presqu’un an après sa sortie, en décembre 1937, à la faveur de quelques semaines de repos, à Saint-Jean-Cap-Ferrat d’où il écrit à son ami pour le féliciter du prix Nobel, le 6, juste avant son départ pour Stockholm, le 10. C’est dans cette lettre qu’il lui dit, contribution à leur dialogue fondamental sur la pensée et l’action, et dernière (p. 17 ? p. 18) pensée envoyée à l’ami, avant le déclenchement de la tourmente : « Tu touchais là [dans une lettre précédente] au grand thème de la coexistence du scepticisme et de l’action, de la prudence critique et de l’adhésion. Ce thème fait le tourment de beaucoup d’intellectuels. Un jour, en des circonstances plus favorables, nous pourrons l’aborder ensemble et je te ferai toucher du doigt ce que cette antinomie a, pour moi, d’artificiel. Ce qui n’exclut pas les tourments et les scrupules sans cesse renaissants, cette hydre intérieure qui nous ronge, agissants ou non agissants (37) [...] ». Lignes qui peuvent plonger le lecteur dans des méditations tragiques, lorsqu’on connaît la suite des événements pour J.R.B., et, comparativement, pour R. M. G....

Ce qu’il convient en tout cas d’ajouter sur ce sujet, et pour en terminer avec les problèmes d’influence mutuelle des deux amis, c’est que si R.M.G. ne suit pas J.R.B. dans son intervention militante, dans l’action antifasciste, il lui témoigne de manière constante et chaleureuse, son admiration et son accord dans toutes les analyses que J.R.B. livre au public, dans L’Effort, plus tard dans Clarté (au moment de la guerre du Maroc) ou surtout dans Europe : les références qu’il faudrait ici fournir sont à profusion, de la lettre du 7 août 1910 (Europe n° 413, page 5) à celle du 29 octobre 1945 (Europe n° 431-432, page 262), en passant par celle de juillet 1925 (Europe n° 417-418, page 234), d’avril 1928 (Europe n° 423-424, page 235), du 18 décembre 1930 (Europe n° 425, page 61), du 15 mai 1931 où, à propos de Destin du siècle (que J.R.B. lui a dédié), il écrit : « Il me semble miraculeux qu’un homme comme toi, plongé dans l’événement, submergé, aveuglé par l’actuel, puisse cependant faire ces plongées divinatrices ; tout le livre abonde en éclairs de magnésium, intenses et soudains, qui rendent, une seconde, perceptible l’informe matière sociale, encore en fusion autour de nous. Tu mérites peut-être de prendre rang parmi les grands prophètes d’Israël ?? Pour moi, qui te connais et te suis pas à pas depuis tant d’années, je constate que tu as magnifiquement tiré parti, maintenant, pour le fondre ensemble, de tout ce que tu as patiemment appris dans les livres (et qui alourdissait un peu nos discussions de la caserne Hatry... ) (38) et de tout ce que tu as su acquérir d’expérience dans une vie courageuse, audacieuse, généreuse, à la fois vagabonde et familiale, individualiste et sociale. Cela fait de toi un être sachant et voyant, et, sans jeu de mot, sachant voir [...]. »

Même réaction le 30 avril 1933, le 6 novembre de la même année. Ensuite, les échanges se raréfiant et les positions de Jean-Richard se radicalisant (sans rien perdre de leur finesse d’analyse, ni de leur mesure), la sympathie exprimée n’est pas moins vive, mais R.M.G., qui paraît aussi entièrement absorbé par (p. 18 ? p. 19) la rédaction de son œuvre (39), a moins le temps de lire et ne se prononce plus, dans leur échange, sur l’actualité. Jochen Schlobach (40), qui a recensé les revues consultées par R.M.G. sur la rédaction de L’Été 1914, et lues par lui, pendant qu’il écrivait le livre, cite, bien entendu, en bonne place Europe et Commune, et l’on connaît le dialogue constant de R.M.G. avec l’instituteur communiste Lallemand (qui disait à R. Garguilo posséder trois cents lettres de R.M.G.) pendant cette période. Mais l’on est en droit de penser que l’influence des idées si neuves et vivantes de J.R.B. sur la pensée de R.M.G., dans le domaine politique et social, sur tous les problèmes de société, pendant toute leur vie, a été importante, même s’il ne l’a pas suivi dans la dernière phase. Une analyse précise des Dossiers de la boîte noire publiée par André Daspre en annexe à sa magnifique édition de Maumort (41) permettrait sans doute d’étayer cette hypothèse qui me paraît vraisemblable, au témoignage même des lettres de R.M.G. à son ami.

* * *

Dialogue exemplaire dans la divergence, en raison même de la différence radicale des modes de vie et de pensée, indiquions-nous au début de cette étude. Nous espérons l’avoir rendu un peu sensible au lecteur. La leçon de cette amitié est sans doute précisément là : dans l’enrichissement intellectuel et affectif mutuel puisé dans la différence et le respect de cette différence. En des temps d’intolérance et de terrorisme intellectuel comme ceux que nous vivons, comment ne pas saluer la leçon que nous donnent ces grands contemporains, dans le prolongement vivant de leurs œuvres, contribution tout aussi importante à la culture universelle ? Nous sera-t-il loisible d’ajouter que les dimensions déjà trop importantes de ce travail ne nous ayant pas permis d’étudier la qualité de l’expression épistolaire des deux amis (dont cependant on aura eu un assez large aperçu dans les longues citations dont nous l’avons, dans ce but aussi, parsemé), nous ne saurions mieux dire au lecteur que de l’inviter à lire lui-même cette correspondance, au delà du reste, pour le plaisir d’une rare qualité qu’elle lui procurera (42). (p. 19 ? p. 20)

Notes de R.M.G. jointes à sa lettre du 19 juin 1929

Lettre de Bloch

« Je ne trouve pas dans ce livre ces imprudences fulgurantes qu’il y a dans les trois premiers vol. ou dans la Consultation. »

Questions ...

Imprudences fulgurantes. J’aurais besoin de comprendre mieux. Peux-tu simplement citer un ou deux passages de ce que tu appelles imprudences ?

Lettre de Bloch

« Je commence à connaître si bien tes personnages... Je prévois leurs actes. Ils ne me surprennent plus.
Or la vie... toujours surprenante, merveilleusement illogique, absurde... »

Questions

C’est que souvent je m’applique à ne pas surprendre. Je crois que Dostoïevsky nous a un peu intoxiqués et qu’on en arrive à confondre souvent incohérence et profondeur.
Que vaut, au fond, ce goût si moderne d’être toujours surpris, qui amène les producteurs contemporains à une perpétuelle surenchère en ce sens ?
Est-ce bien vrai que la vie est toujours surprenante ? Ou que son intérêt soit dans ce qu’elle a de surprenant ? Et ne peut-on pas dire aussi, qu’elle est merveilleusement logique, rarement absurde ?
Natacha, Pierre Bezoukhov nous « surprennent » souvent. Mais Anna Karénine, Wronsky, Ketty, et le comte Rostov, et Nicolas, pour ne jamais nous « surprendre », sont-ils moins passionnants ? Jude l’Obscur nous « surprend ». Mais Adam Bede ? Hetty ? Et la Dorothy de Middlemarch ?
Il y a là bien des distinctions à faire, ne penses-tu pas ? Et si tu pouvais préciser en qqs mots ta pensée, comme j’en profiterais mieux ! (p. 20 ? p. 21)

Lettre de Bloch

« La cause... ton plan. »
« A mesure que nous sommes plus familiers avec tes héros, [...] nous sommes moins affamés de détails sur eux. »
« Tes premiers volumes procédaient par grands plans... Puis, de volume en vol. tu as ralenti ta marche [...]. Ton grand navire n’avance plus qu’au ralenti. »
« Besoin grandissant d’élargissement de l’action... » « Menace de désagrégation. »
« Retrouver un rythme de progression plus hardi. »

Questions

Il y a ceci : que j’ai dû faire une expérience que peu d’autres ont faite.
Le romancier qui change de personnages après chaque volume, trouve avec une relative aisance le talent de donner successivement la même intensité de vie à toutes ses créatures.
Sans doute, si, après le Pénitencier, j’avais changé de sujet et de personnages, j’aurais pu donner à mes nouvelles créations ces qualités de vie propre qu’on reconnaît généralement à mes bonshommes.
Mais je gardais les mêmes. Alors le problème terrible était que, pour avancer, il fallait creuser plus, avancer en profondeur. Je partais d’un Antoine, d’un Jacques, déjà bien créés et vivants. Il fallait aller plus loin. Entrer plus avant en eux. Ou faire faillite.
Problème atrocement angoissant. Au seuil de chaque livre nouveau, je suis terrifié par cette crainte de ne pas pouvoir creuser plus avant. De ne plus pouvoir que me répéter, de laisser mes héros égaux à eux-mêmes.
Lancer mes personnages dans plus d’aventures, miser sur la fabulation, ce ne serait qu’un biais. (Mon plan d’ailleurs contient cinquante épisodes inattendus, et tu verras que je ne néglige pas cette préoccupation de maintenir l’intérêt et de développer les personnages par leurs aventures.) Mais j’ai voulu ne pas tricher du tout. Je me suis dit : « Le lecteur attentif qui me suit et qui connaît déjà bien mes bonshommes, demande à les connaître mieux, à ce que je les creuse ; et pour cela, il faut ralentir le rythme, s’attarder, entrer dans le détail, retourner la lorgnette par le gros bout. »
Voilà ma défense. Je ne sens pas qu’elle soit forte. Mais considère-la tout de même.

Lettre de Bloch

« Obtiens de Gallimard qu’il renonce à nous donner des tranches aussi minces... »
(p. 21 ? p. 22)

Questions
(ou plutôt réponses...)
Problème ardu !
Songe à ceci :
Consultation, Sorellina, Mort et Appareillage, c’était, dans mon plan, une seule partie, qui s’appelait l’Appareillage.
Matériellement, je suis obligé de céder aux difficultés de la vie moderne.
Imagine que ces 4 volumes aient paru d’un coup, en un seul. II eût fallu le vendre au moins 40 francs. Crois-tu que l’œuvre et son expansion y eussent gagné ?
Je suis contraint et forcé de débiter mon œuvre par tranches successives et vendables ! Comment faire autrement ?
Je sais bien que beaucoup de critiques tomberont d’elles-mêmes dès que Les Thibault seront édités en une édition populaire à 2 colonnes, comme Les Misérables – (Notamment toutes ces sottises qu’on a dites sur le hors d’œuvre Consultation, qui deviendra un chapitre sans titre propre, et qui sera bien en place pour mettre Antoine au centre de l’œuvre.) Mais en attendant, ce que tu me proposes n’est pas commercialement possible. (Tu devrais le savoir mieux que moi !)
La preuve : Je discute depuis un mois avec Gallimard pour que les 7 volumes in-12 actuels, réédités dans la collection in 8° à 35 francs le soient en 4 tomes ; il a essayé toutes les combinaisons de caractères et de justification. Il ne peut pas établir cette édition à moins de 5 tomes. Que puis-je faire ? Céder !
Entre parenthèse, cette édition ne portera plus trace des titres des volumes actuels. Ce sera Les Thibault, 1re, 2e, 3e, etc. Partie. Avec des coupures arbitraires toutes les 350 pages.

(1) Que nous désignerons ci-dessous dorénavant par leurs initiales, pour gagner de la place.

(2) Voici en quels termes celui-ci parle de lui, dans sa lettre de reprise de contact, après la tragédie, le 10 mars 1945 : « Je n’ai jamais été complètement sans nouvelles, grâce à ton frère Pierre, mon compatriote niçois, auprès de qui j’ai toujours trouvé le plus cordial accueil ... » On sait que Pierre Abraham tenait à Nice alors une librairie qui fut un des centres de la Résistance dans la région. Voir Les Trois Frères, pp. 259-292 et 304-310.

(3) Si l’on excepte les quelques lettres de Jean Schlumberger – R.M.G. de 1915, publiées dans Le Figaro littéraire du 17-23 juin 1965 et les appendices des deux premiers volumes de la Correspondance générale de R.M.G. qui nous livrent les lettres de Ferdinand Verdier à R.M.G., et permettent indirectement la reconstitution de leurs échanges, jusqu’ici pour la période de 1909 à. 1918.

(4) A titre d’exemples, à René Garguilo, dans son étude fondamentale : La Genèse des Thibault (Éd. Klincksieck, 1974) ou à moi-même, pour le volume Avez-vous lu Jean-Richard Bloch ? (Éd. Sociales, 1981). Si l’on consulte l’index du livre de R. Garguilo, l’on verra qu’il y est fait 90 références à des lettres de J.R.B. (pour un ensemble qui représente un peu plus de 200 pages), alors qu’il n’en est fait que 110 aux lettres de Gide, qui font partie d’un ensemble de plus de 1200 pages. Les références les plus nombreuses, ensuite, dans l’ordre décroissant, ne dépassent pas le nombre de 45 (J. Schlumberger). On voit par là la densité documentaire exceptionnelle de l’échange.

(5) Europe, n° 427-428, p. 249.

(6) Autre « dispensé » de Rouen, en 1902-1903, réformé au bout de six mois, professeur de lettres dans un collège et romancier. R.M.G. lui écrivait, le 26 février 1913 : « Bloch est un garçon de grande valeur, duquel j’attends beaucoup. Je ne sais si tu connais la courageuse revue qu’il a fondée tout seul, avec un culot et une confiance splendide [...]. Bref, je le suis de très près et j’ai pour lui une estime et une affection très sincères, comme étant, autour de moi, le plus riche, le plus crâne et le plus vivant de notre génération [...]. » (R.M.G., Correspondance générale, NRF, 1980, Tome I, p. 289.)

(7) Europe, n° 427-428, p. 240, et pour Gide, lettre du 20 février et réponse du 25 février 1926, qui permet à J.R.B. de préciser son rôle dans la revue, à ce moment-là. Europe, n° 419-420, pp. 201-203.

(8) Europe, n° 414, pp. 59-60.

(9) On remarque les mêmes problèmes dans la correspondance entre J.R.B. et Romain Rolland.

(10) Lettre du 28 décembre 1913 (de Florence). Europe, n° 414, pp. 77-78.

(11) Europe, n° 425, p. 61.

(12) Voir à ce sujet : Avez-vous lu Jean Richard Bloch ?, op. cit., pp. 52-55, et Deux lettres inédites de M. Martinet et J. R. Bloch, Europe, n° 650-651, juin-juillet 1983, pp. 160 à 172.

(13) Europe, n° 415-416, pp. 95-96.

(14) 6 septembre 1916, Europe, n° 415-416, pp. 96-97.

(15) Pièce de théâtre de J.R.B. Voir à ce sujet Avez-vous lu Jean-Richard Bloch ? Op. cit., pp. 208-210.

(16) Lettre du 6 mars 1923. Europe, n° 415-416, p. 116.

(17) Lettre du 10 mars 1923. Europe no 415-146, p. 117.

(18) Et il accepte volontiers, bien qu’on le sente très légèrement réticent, comme toujours lorsqu’il est question de le mettre en avant, publiquement, que J.R.B. lui dédie son volume d’essais Destin du siècle, au début de 1931, immédiatement après son très grave accident d’automobile, et que leurs noms soient ainsi mêlés sur la première page de ce livre : « A Roger Martin du Gard dont la constante sympathie pour ces « délibérations intérieures » m’a donné le goût de les réunir. »

(19) Et l’on en trouve encore le témoignage dans la publication par André Daspre du texte inachevé du Lieutenant-Colonel de Maumort, Pléiade, Gallimard, 1983, et de l’essentiel de ses papiers préparatoires, dont l’analyse est si importante pour l’histoire des idées de ce siècle.

(20) La Genèse des Thibault, op.cit. pp. 521-22 et 524—535.

(21) Europe, n° 429-430, pp. 354-355.

(22) Faute de place, je dois renvoyer le lecteur à Avez-vous lu Jean Richard Bloch ? – pp. 123-126 , et à La Guerre et la Paix dans les lettres françaises (1929-1939), Actes du Colloque de Meudon et Reims, Presses Universitaires de Reims, 1983 : Une aventure politique d’intellectuels : Ce Soir, pp. 124 à 132. Avec les lettres encore inédites de J.R.B. à Romain Rolland et les textes d’Aragon dans L’Œuvre Poétique, ces lettres sont les seuls témoignages connus sur la naissance et la vie du journal de 1937 à 1939. Elles se trouvent dans Europe, n° 429-430, pp.357-359.

(23) Europe, n° 413, p. 19. Pour la pièce, voir Avez-vous lu Jean-Richard Bloch ? Op. cit., pp. 212 à 273.

(24) Ce fragment figure aux pages 413-438 de l’édition Folio de Jean Barois, avec quelques variantes.

(25) Europe, n° 414, p. 70.

(26) Europe, n° 413, pp. 30-37.

(27) Voir la note n° 15. Les lettres en question sont dans Europe, n° 415-416, pp. 103-113.

(28) Europe, n° 421-422, p. 253.

(29) Lettre du 21 février 1927, Europe, n° 421-422, pp. 258-259.

(30) Lettre du 28 décembre 1932, Europe, n° 426, p. 109.

(31) Voir Avez-vous lu Jean-Richard Bloch ? Op. cit., p. 42, pour ...et Cie et Europe, pp. 230-231.

(32) Europe, n° 417-418, p. 227.

(33) Les Éditions Rieder avaient leur siège à cette adresse.

(34) Lettre du 1er juin 1925, Europe, n° 417-418, pp. 232-233.

(35) Tout cet échange se trouve dans Europe, n° 423-424, pp. 246-247.

(36) J’étais loin de me douter, du reste, avant d’avoir lu la thèse de René Garguilo, que ces notes étaient restées inédites et inutilisées : c’est en accord avec André Daspre, René Garguilo et Tivadar Gorilovics que j’ai pensé les annexer à cet article. Et je remercie très sincèrement M. Daniel de Coppet, et la famille Bloch, de m’avoir autorisé à les mettre sous les yeux des lecteurs.

(37) Europe, n° 429-430, p. 360.

(38) A Rouen, en 1902-1903, vingt-neuf ans avant !

(39) Et l’Épilogue des Thibault paraîtra seulement en janvier 1940, en pleine « drôle de guerre ». Il était temps !

(40) Jochen Schlobach : Geschichte und Fiktion im L’Été 1914, Munich, Wilhelm Verlag, 1965, p. 299.

(41) Op. cit., pp. 861-1059. On voit cité deux fois le nom de J.R.B. dans ces Dossiers : p. 1049, dans une note de mai 1914 sur les problèmes du roman, et p. 1058, où, citant Le Rouge et le Noir (p. 373, chap. LII) : « La politique est une pierre attachée au cou de la littérature... C’est un coup de pistolet au milieu d’un concert », R.M.G. ajoute, au-dessous de la citation, ce simple nom : J. R. Bloch. André Daspre indique, dans une note, qu’il est difficile de dater ce document.

(42) Ce qui m’incite aussi à renouveler le souhait ardent d’une édition en volume de ce bel ensemble.

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