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Haïkaïs et Outas

Europe mars-avril 1957, pp. 125 à 134

samedi 19 septembre 2009, par Jean-Richard Bloch

HAÏ-KAÏS ET OUTAS [1]

Europe, mars avril 1957

1920

LA MÉRIGOTE

Autour de la maison
Dans la nuit le vent d’hiver
Chante sur deux notes.

Contre le sein nu
L’enfant rit, tourne la tête
Et le lait déborde.

Le bras de la mère
Le long du petit enfant
Un fuseau géant.

Mes deux mains se ferment
Sur un volume sans égal
Le corps de l’aimée

Des aiguilles d’acier
Percent la maison en criant
Tempête du Sud-Ouest

Comme le clair de lune
Aplatit dans la vallée
Le sifflet du train.

Nuit d’hiver, campagne
Braise rouge dans la cheminée
Et mes amis loin.

Si je décrivais
La lune sur la Mérigote
Processions d’esthètes.

Je m’éveille la nuit
La lune baigne la grand’route
Désir de voyage.

Nuit sur les fenêtres
Nuit sur les champs et les routes
Moi seul et ma lampe.

Dans le vent du soir
Le corbeau retardataire
Croasse et se hâte.

La pie, sa queue droite
Atterrit, fait trois bonds,
Se pose et attend.

DE POITIERS A ARGENTON

La feuille morte file
Sur le quai bronzé de pluie
Aube de janvier.

Je m’allonge, l’essieu
Prend mon sommeil et le scande
À la taille des rails.

Sur la haie se dresse
Un tuyauté attentif
L’âne pointe les oreilles.

Geste de détresse
Au bout d’un sillon trempé
La charrue à l’aube.

La barrière ouverte
Laisse voir les buis frais taillés
Tendre pluie d’hiver.

Elles s’élèvent tragiques
Les fumées blanches de la gare
Sur la craie du ciel.

Triste hiver sans neige
Les trains lui donnent en échange
Leurs vapeurs livides.

Cloche au loin, attente,
Le vide, un cri, lourde approche
Tourbillon de cuivre.

PARIS

Froissement de soie noire
La poussière froide se dresse
Et file sur l’avenue.

Verticale tissée,
Treillage de bronze, vigilance
froide, la Tour Eiffel.

Temple aux voûtes béantes
Muraille épaisse d’ormes noirs
Colonnade d’hiver.

Nickel, palissandre
Roulis allongé des yachts
Tramway de Paris.

Pruniers de Clichy
Qui laissent aux doigts du charbon
Et portent des fleurs sales.

Soirée de printemps
Après la pluie, la paupière
Du couchant se lève

L’arrière du tramway
Fait jaillir et se gonfler
Une vague de pavés.

Paris, longue veillée, musique,
J’ouvre la fenêtre
Sur le brasier de minuit

Un orme de mars,
Comme un squelette de souris.

CONCERT

L’orchestre se tait
Un vol de papillons blancs
Se lève dans la salle.

Elle se penche à droite
Et le cou avec l’épaule
Fait un seul jet blanc.

Ouvrier robuste
Et loyal, le timbalier
Au fond de l’orchestre.

Les trois rampes, pareilles
À trois paupières qui se lèvent
S’allument trois fois.

Le piano se tait
Et chacun sur sa figure
A son propre spectre

Fuseau de tendresse robuste
Emblème d’inconscience
Fleur tiède et pâle du genou

Le bras d’une jeune fille
Se dresse devant son corsage.

Le tulle sombre des épaules
Est tissu plus bas
De volutes noires impérieuses

Et la femme semble être
Prisonnière de sa poitrine.

Dans la loge en face
Un homme ressemble à mon père
Va-t-il me parler ?

Pénombre des secondes loges
Douze bras nus de femmes
Dressent deux par deux l’édifice
De leurs colonnes courtes
Comme une géométrie blanche.

LOCOMOTIVES

Les giboulées bleues d’avril
Croisent dans le ciel
Leurs ciseaux mouillés.

Les fumées se prennent aux fils
Qu’étirent des poteaux
Hérissés d’épines.

Bise aigre et criblée de grêle.
Les rails sur la plaine
Font une harpe couchée.

Les signaux malveillants
Barrent de leurs damiers
Des passages de sanglots.

Mon train s’était engagé
Au travers de la harpe
Et des cordes bourdonnantes.

Puis nous avons dépassé
Trois hautes locomotives
Qui allaient rêveusement
Et seules à la brune,
Sur l’acier de la plaine,

Trois belles filles aux cuisses nues
Qui prenaient leur tendresse
Pour de la fatigue.

***

Train moelleux et gémissant,
Couloir de glace et de fer.
Qui vacille dans le vent
De ce jour d’hiver

II a tranché les campagnes,
Il nous a montré de loin
Les paradis immobiles
Des petites villes !

Les rivières il les a
Franchies d’un mugissement,
Mes souvenirs il les a
Broyés en riant,
_
Mes regrets, mes joies, mes peines
Il les a barrés d’un cri
_
Ce cri à perdre haleine
Dont il a nargué Paris.

***

Dans ce vallon solitaire
Tout à coup ces noirs poteaux
Piqués d’isolateurs blêmes,
Ce damier rouge et blanc
Funeste et désert,
Ces métalliques emblèmes
Et ces végétaux rigides
Poussés sur les haies d’hiver,
L’humble passage à niveau,
La courbe mélancolique
Que nul ne guide,
Cette parole étrangère
Perdue dans les champs gelés,
Comme vous me poussez loin du monde !

CHEVAUX

I

Lancés au grand trot
Sur le miroir profond de l’asphalte
Les trois forts chevaux
Pour prendre le virage
S’inclinent tous trois sur le côté.

Derrière eux accourant
Au bruit liquide de ses sabots,
Un second attelage pareil
Épaule contre épaule déjà
Conjugue sa triple volonté.

Au fond de la place enfin débouche
Un troisième groupe d’athlètes noirs
Promis à la même volupté.
_Mon cœur, que souhaiter de plus, ce soir ?

II

Las d’attendre, désireux du son
De la voix humaine,
Le fardier à robe noire
A tourné vers nous
Son col gonflé de force et d’amour.

Il pose sur le trottoir
Ses sabots de bronze.
Et nous cherchant de son œil triste
Mêle tendrement
Ses genoux puissants aux nôtres.

Etranges égarements
Où nous retrouvons,
Dans ces lignes bestiales
Les grâces secrètes
Qui nous émeuvent ailleurs.

Cou du cheval, beau conduit
Fait à la mesure
D’un torrent capté, volute
D’où tombe en cascade
Sa chevelure de Walkyrie.

Quand la courbe de ses reins
Fait notre horizon
Nous aimons cet arc parfait
À quoi tient pendu
La longue flexion du grand corps mouvant.

III

Pavé gras, nocturne encore,
Monté tout à cru
Sur un beau boulonnais blanc,
Un gas en chandail,
Faraud comme un postillon...

LA BALEINIERE

As-tu jamais vu dans une mer trop bleue
Une baleinière blanche
S’éloigner par glissades
Appuyée sur huit longs avirons ?
Et contre le bordage étoffé de toile
Aperçois-tu encore au-dessous des huit nuques
Faites d’un muscle si brun
Les saluts réguliers et brusques,
Sérieux et enfantins,
Des huit cols bleus tachés de pompons rouges ?

L’étrave mordait l’eau, la nage était puissante,
L’écume par rasades vernissait
L’étoile de cuivre massif.
Un sillage sifflant remontait sous la barré
Que serrait à l’arrière,
Debout, l’officier noir et mince
Sous l’or bref de la casquette.

Au foin l’aviso de notre enfance
Berçait son fin gréement
Sur sa coque de nacre blanche
Et ses sabords brillants.
Un brouillard amical
Couronnait sa cheminée
Et montait vertical
A travers la belle journée.

Alors quelque chose fleurissait sous le pont
Et restait d’abord à se balancer,
Touffe de coton blanc
Contre le vaisseau couleur de goéland.
Un peu plus tard, le bruit du canon
Roulant de vague en vague jusqu’à toi sur la grève
T’enveloppait tout à coup comme issu de toi-même
Et faisait entrer en vibrations,
A la façon d’un gong de métal humain,
La matière tremblante
De tes secrètes passions
Et ce chagrin que font,
En se posant sur ce que tu aimes,
La bouche atroce et les yeux morts de tes rêves.

La baleinière a rangé
Sous le col attentif de ses porte-manteaux.
Les matelots de coutil blanc
Ont disparu tour à tour.
Le nickel étincelant du ciel tourne
A la taie pâle du vieil étain,
Et l’océan trop bleu se gaufre
Imperceptiblement.

Te souvient-il d’être revenu
Alors que tout dormait,
Rôder sur la plage et la même falaise
Au murmure- rampant de la marée ?
Du beau vaisseau lointain il ne subsistait plus
Que trois feux immobiles et tristes dans la nuit,
Et ce raclant bruit d’escarbilles
Que faisait un chauffeur invisible

Et lorsque le lendemain,
La houle s’est montrée livide et nue
Tu te demandais, suivant les basses eaux
Et leurs fortes odeurs,
Quelles seraient la forme et la grâce du vaisseau
Qui, levant son ancre,
Aurait le privilège de laisser au mouillage
Son empreinte creusée.

JEAN-RICHARD BLOCH


[1Cf. l’article de J.-R. Bloch : Pour le Haï-Kaï français, Europe, 15 juillet 1924.

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